Pendant près de trente-quatre ans, jouer au flipper était illégal à New York. Tout commence le 21 janvier 1942, quand le maire Fiorello La Guardia lance une campagne pour éradiquer des machines qu'il assimile à des jeux d'argent. Il faudra attendre 1976 et un coup d'adresse resté légendaire pour que la ville rende le flipper à ses joueurs.

21 janvier 1942 : La Guardia déclare la guerre au flipper

Fiorello La Guardia n'est pas un maire tiède. Réformateur, tonitruant, il a fait sa réputation en s'attaquant au crime organisé et aux machines à sous, qu'il a chassées de New York quelques années plus tôt. À ses yeux, le flipper appartient à la même famille : une machine qui avale des pièces et distribue de la récompense au petit bonheur. Le 21 janvier 1942, il obtient l'interdiction et lance la police à l'assaut des cafés, des drugstores et des arcades.

La répression est spectaculaire par choix. La Guardia veut des images. On voit le maire lui-même, masse à la main, fracasser des machines devant les photographes de presse. Des milliers d'appareils sont saisis en quelques mois. Le message est clair : le flipper est désigné comme un fléau public, au même titre que les tripots clandestins. Cette mise en scène marquera durablement l'image de la machine dans l'Amérique d'après-guerre.

Homme en costume des années 1970 jouant au flipper devant une assemblée assise, ambiance de salle de conseil municipal

Pourquoi le flipper faisait peur

Derrière la croisade, il y a de vraies craintes de l'époque. Le flipper des années 1930 et 1940 ressemble beaucoup à une machine à sous : on paie, on lance et certains modèles récompensent le score en parties gratuites, une monnaie d'échange facile à revendre au comptoir. Les ligues de vertu y voient un jeu d'argent déguisé et les autorités soupçonnent le crime organisé de contrôler la distribution des machines.

Un jeu sans batteurs, donc un jeu de hasard

L'argument juridique le plus solide contre le flipper tient en un mot : le hasard. Avant 1947, les machines n'ont aucun batteur. Tu lances la bille avec le ressort, puis tu la regardes descendre en secouant un peu la caisse, sans moyen réel de la renvoyer vers le haut. Le résultat dépend surtout de la pente et de la chance, ce qui range légalement le flipper du côté des jeux d'argent plutôt que des jeux d'adresse.

New York, Chicago, Los Angeles

New York n'est pas seule. Chicago, pourtant berceau de l'industrie du flipper, interdit elle aussi le jeu, tout comme Los Angeles et de nombreuses villes moyennes. La carte de la prohibition finit par couvrir une bonne partie du pays. Fabricants et exploitants doivent alors composer avec un patchwork de règles locales, une machine légale d'un côté de la rue pouvant être illégale de l'autre. Les modèles d'avant-guerre concernés sont visibles sur la page consacrée aux flippers d'avant 1950.

Des machines fracassées et jetées à la rivière

La destruction des machines saisies devient un rituel politique. À New York, les appareils confisqués sont brisés à la masse, parfois par le maire en personne, puis leur carcasse de métal est déversée dans les eaux de la ville. La légende locale veut qu'une partie de cette ferraille ait servi de matière première à l'effort de guerre, l'Amérique de 1942 ayant justement besoin de métal recyclé.

Cette imagerie de la casse a scellé la réputation sulfureuse du flipper pour une génération. Interdit dans les grandes villes, le jeu se réfugie dans des arrière-salles, des clubs privés et des États plus tolérants. Il ne disparaît pas, mais il vit à la marge, entouré d'un parfum d'illégalité qui, paradoxalement, nourrira plus tard son aura rebelle dans la culture populaire.

1947 : les batteurs rebattent les cartes

Le tournant décisif est technique. En 1947, Gottlieb sort Humpty Dumpty, première machine dotée de batteurs commandés par le joueur. Six petits bras, actionnés par des boutons, permettent enfin de renvoyer la bille. Le geste du joueur reprend le contrôle et le flipper cesse d'être un pur jeu de chance. Cette innovation est le socle de tout le combat juridique à venir, comme le détaille la fiche de Humpty Dumpty et l'arrivée des batteurs en 1947.

Le problème, c'est que la loi ne suit pas la technique. Les interdictions restent en vigueur, écrites à une époque où la bille ne se pilotait pas. Pendant près de trente ans, les défenseurs du flipper répètent le même argument sans être entendus : la machine de 1947 n'a plus rien à voir avec celle de 1942, l'adresse a remplacé le hasard. Il faudra une démonstration éclatante pour que les élus l'admettent enfin.

2 avril 1976 : Roger Sharpe et le coup qui a sauvé le flipper

Au milieu des années 1970, un jeune journaliste new-yorkais devient malgré lui l'avocat du flipper. Roger Sharpe, né en 1948, écrit sur le sujet pour la presse magazine et vient de publier un livre de référence sur le jeu. Quand le conseil municipal de New York rouvre le dossier de l'interdiction, l'industrie, réunie autour de son association d'exploitants, le choisit comme témoin expert. Sa mission : prouver, machine à l'appui, que le flipper relève de l'adresse.

Le coup annoncé devant le conseil municipal

Le jour de l'audience, en avril 1976, une machine est installée dans la salle du conseil de Manhattan. Sharpe explique, joue, décrit les techniques. Un élu, sceptique, laisse entendre que la chance fait tout. Sharpe joue alors sa carte maîtresse. Il désigne à voix haute un couloir précis en haut du plateau et annonce que sa prochaine bille passera précisément par là. C'est ce que les Américains appellent un called shot, un coup annoncé, expression empruntée au baseball et à la légende de Babe Ruth.

Il tire le ressort. La bille part, remonte le plateau et file droit dans le couloir désigné, tout comme il l'avait promis. Le silence de la salle vaut démonstration. Sharpe racontera plus tard avoir eu la gorge nouée, conscient que tout se jouait sur une seule bille.

Le vote et la fin de la prohibition

La preuve emporte la décision. Convaincu que le flipper exige de la maîtrise, le conseil municipal vote la levée de l'interdiction. New York rend officiellement le jeu à ses habitants après trente-quatre ans de mise au ban. La scène du coup annoncé devient aussitôt un morceau de folklore, repris de génération en génération par les joueurs et raconté plus tard dans un film, Pinball: The Man Who Saved the Game, sorti en 2022.

Après New York : les dernières interdictions

La victoire new-yorkaise fait boule de neige, mais lentement. Chicago régularise le flipper la même année, ce qui ne manque pas d'ironie pour la ville qui fabriquait la quasi-totalité des machines du monde. D'autres municipalités s'alignent au fil des années, certaines très tard, comme Oakland en Californie qui garde son interdiction bien après tout le monde. La carte de la prohibition se vide case par case plutôt que d'un coup.

Cette libération progressive accompagne l'âge d'or technologique du flipper. Au moment même où les villes rouvrent leurs cafés au jeu, l'industrie bascule vers l'électronique et prépare les machines à licences qui feront un carton dans les années 1990. Le best-seller absolu de cette renaissance est raconté dans notre article sur le flipper le plus vendu de tous les temps.

Et en France ?

De ce côté de l'Atlantique, l'histoire est bien différente. La France n'a jamais connu de prohibition du flipper comparable à celle des grandes villes américaines. Le jeu s'installe dans les cafés dès l'après-guerre comme une distraction d'adresse, un meuble familier au même titre que le baby-foot. Les débats français sur les jeux d'argent visent d'autres appareils, laissant le flipper prospérer sans stigmate juridique.

Ce contraste explique en partie la vitalité de la scène française et la densité de son parc, l'un des plus importants au monde. Pour mesurer cet héritage en chiffres, notre synthèse sur le nombre de flippers en France prolonge le récit. Et si tu veux comprendre le mécanisme anti-triche né de cette même méfiance envers la triche au café, notre article sur le dispositif anti-triche du flipper raconte une autre facette de cette histoire.