Aux origines : la bagatelle, ancêtre français (1777)
Avant les néons et les écrans, il y a eu une table de bois inclinée où l'on poussait des billes vers des trous protégés par des clous. Cette table de bagatelle est née en France en 1777, dans les jardins du château de Bagatelle que le comte d'Artois venait de faire construire près de Paris. Les invités y lançaient une bille avec une petite queue de billard et le jeu doit son nom au lieu même où la cour s'amusait.
La bagatelle traverse l'Atlantique avec les officiers français venus soutenir la révolution américaine. Aux États-Unis elle se répand dans les tavernes, se réduit en format de comptoir et remplace peu à peu la queue par un ressort qui propulse la bille. Le ressort de lancement et la pente vers le joueur sont déjà là, deux ingrédients qui ne quitteront plus jamais la machine. Au Japon, un jeu vertical cousin donnera plus tard le pachinko, mais c'est la voie horizontale américaine qui mène droit au flipper.
Du salon au jeu à monnayeur (années 1930)
La grande bascule se joue au tournant des années 1930, en pleine Dépression. Un fabricant a l'idée d'ajouter une fente à pièce sur la table de bagatelle de comptoir : pour un centime, le joueur reçoit une série de billes. Le monnayeur transforme un passe-temps de salon en machine commerciale et il donne naissance à une industrie entière au moment où l'Amérique cherche des divertissements bon marché.
Whiffle Board, Baffle Ball : la naissance de l'industrie
En 1931 sort le Whiffle Board, souvent cité comme le premier jeu de comptoir à pièce du genre. La même année, à Chicago, un fabricant de fournitures d'arcade nommé David Gottlieb lance le Baffle Ball. La machine coûte peu, tient sur un comptoir et connaît un succès foudroyant : selon les historiens du secteur, environ 50 000 exemplaires sont écoulés, un chiffre énorme pour l'époque. Gottlieb pose ainsi la première pierre d'une dynastie du flipper qui durera un demi-siècle.
Bally et Williams entrent en scène
Le succès attire des rivaux. En 1932, un ancien distributeur de Gottlieb, Raymond Maloney, lance sa propre machine, Ballyhoo, dont le carton donne son nom à sa société : Bally. L'année suivante, un jeune ingénieur californien du nom de Harry Williams électrifie le jeu avec Contact, qui utilise un solénoïde pour éjecter la bille d'un trou et sonner une cloche. Williams, plus tard surnommé le père du flipper, comprend le premier que l'électricité va tout changer. Trois maisons se dessinent déjà et tu peux suivre leur trace complète sur les pages de Gottlieb et de Bally.

1947 : les batteurs changent tout (Humpty Dumpty)
Jusque-là, la bille était livrée à la seule pente du plateau : on lançait, on secouait un peu, on regardait descendre. En 1947, Gottlieb sort Humpty Dumpty, la première machine équipée de batteurs commandés par le joueur. Six petits bras électromécaniques, actionnés par des boutons sur les flancs, permettent enfin de renvoyer la bille vers le haut. Le hasard laisse place à l'adresse et c'est de ces batteurs, les flippers en anglais, que la France tirera le nom de toute la machine. Tu peux voir cette machine fondatrice sur sa fiche Humpty Dumpty de 1947.
Ce basculement du hasard vers l'adresse aura des conséquences juridiques énormes. Tant que la machine restait un pur jeu de chance, elle ressemblait à une machine à sous et prêtait le flanc à l'accusation de jeu d'argent. L'arrivée des batteurs donne au flipper l'argument qui le sauvera : ce n'est plus la chance qui décide, c'est la main du joueur.
Trente ans d'interdiction aux États-Unis
Le flipper a failli disparaître dans son propre pays. Le 21 janvier 1942, le maire de New York Fiorello La Guardia lance une croisade contre des machines qu'il juge assimilables aux jeux d'argent et liées au crime organisé. La police saisit les appareils par milliers, les fracasse à la masse devant les photographes et jette la ferraille dans les rivières de la ville. Chicago, Los Angeles et d'autres grandes villes suivent le mouvement.
L'interdiction va durer près de trente-quatre ans. Elle ne tombe qu'en 1976, quand un jeune journaliste démontre devant le conseil municipal de New York que le flipper est un jeu d'adresse. Ce récit mérite son propre chapitre : retrouve-le en détail dans notre article sur les trente ans de prohibition américaine. La France, elle, n'a jamais connu de prohibition comparable, ce qui explique en partie la vitalité de sa scène de café.
L'électronique et l'âge d'or (1977-1999)
Pendant trente ans, le flipper reste électromécanique : des relais, des bobines et des roues à chiffres commandent tout le jeu. En 1977 arrive la révolution du solid-state, l'électronique à circuits intégrés. Les scores explosent sur des afficheurs numériques, les sons se multiplient et un même plateau peut désormais recevoir des règles bien plus riches. La machine devient programmable et l'imagination des concepteurs se libère.
Gorgar, le premier flipper parlant (1979)
En 1979, Williams frappe un grand coup avec Gorgar, reconnu comme le premier flipper doté d'une voix de synthèse. Son vocabulaire tient en sept mots, dont son propre nom grondé d'une voix caverneuse, mais l'effet est saisissant. Le flipper ne se contente plus de sonner et de clignoter : il parle au joueur, une étape qui annonce les machines bavardes des décennies suivantes.
DMD et chefs-d'œuvre des années 1990
La décennie suivante porte le flipper à son sommet artistique. L'arrivée de l'afficheur à matrice de points, le DMD, permet d'animer de petits films sur le fronton. Les licences de cinéma affluent et les studios de Chicago produisent des machines devenues cultes. C'est l'époque de The Addams Family en 1992 et de Medieval Madness en 1997, sommet reconnu du design de plateau. Cette période fait aujourd'hui figure d'âge d'or, comme le raconte la page dédiée aux flippers des années 1990.
Le flipper en France et en Europe
Chicago n'a jamais eu le monopole. En France, la marque Jeutel assemble des flippers dans les années 1970 et 1980, souvent à partir de plateaux sous licence, tandis que Recel produit sous le nom Petaco. De l'autre côté des Pyrénées, l'espagnol Playmatic sort des machines pleines d'idées et en Italie Zaccaria devient le troisième constructeur mondial derrière les Américains. Le café français, lui, adopte le flipper comme un meuble à part entière, au point d'en faire un symbole culturel que la chanson et le cinéma reprendront.
Cette histoire européenne reste mal documentée, écrasée par le récit américain. Elle explique pourtant pourquoi la France reste aujourd'hui l'un des pays les plus densément équipés au monde, un point que détaille notre synthèse chiffrée sur le parc de flippers français.
Déclin, renaissance et machines connectées (2000 à aujourd'hui)
Le tournant du millénaire manque de tout emporter. Williams et Bally quittent le flipper en 1999, laissant le marché exsangue. Les années 2000 forment le creux absolu de l'histoire, avec très peu de nouveaux modèles et un public vieillissant. Beaucoup pensent alors que la machine ne survivra qu'en musée.
Stern, Jersey Jack et le renouveau
Un homme tient bon. Gary Stern, fils de ce même Sam Stern qui dirigea Williams, fonde Stern Pinball en 1999 et devient le dernier grand fabricant historique encore debout. La relance s'accélère en 2011 quand un nouveau venu, Jersey Jack Pinball, ose l'écran couleur haute définition et relance la course à l'innovation. D'autres marques suivent et le flipper neuf redevient un objet désirable.
Insider Connected et pincab : le flipper en réseau
Le flipper moderne est connecté. Les machines récentes de Stern embarquent un système baptisé Insider Connected qui relie la borne au Wi-Fi : mises à jour du code par le réseau, suivi des scores en ligne, défis et récompenses via un QR code sur le plateau. En parallèle, les amateurs bâtissent des pincab, des flippers virtuels à trois écrans qui rejouent des milliers de tables. Pour voir à quoi ressemble une machine de cette ère connectée, regarde la fiche du Godzilla de Stern sorti en 2021. La bagatelle de 1777 est devenue un objet en réseau, sans jamais rien perdre de sa bille d'acier.
La frise du flipper en données (2 358 modèles documentés)
Notre base recense 2 358 modèles de flippers, ce qui permet de dessiner une frise inédite. Attention à la lecture : il ne s'agit pas de volumes de production, que les fabricants n'ont jamais tous communiqués, mais du nombre de modèles distincts documentés par décennie. Cette densité de catalogue raconte pourtant fidèlement les hauts et les bas de l'industrie.
| Décennie | Modèles documentés | Ce que ça raconte |
|---|---|---|
| Avant 1950 | 123 | Naissance de l'industrie à monnayeur |
| Années 1950 | 252 | Essor des électromécaniques d'après-guerre |
| Années 1960 | 334 | Montée en puissance de Gottlieb |
| Années 1970 | 668 | Pic historique du nombre de modèles |
| Années 1980 | 398 | Passage à l'électronique |
| Années 1990 | 156 | Moins de modèles, mais l'âge d'or artistique |
| Années 2000 | 35 | Le creux, quasi-disparition de l'industrie |
| Années 2010 | 188 | Renaissance portée par Stern et Jersey Jack |
| Années 2020 | 204 | Rebond confirmé et flippers connectés |
Le pic des années 1970 traduit l'explosion des variantes électromécaniques, quand chaque fabricant déclinait ses plateaux en de multiples versions. La chute des années 2000 à trente-cinq modèles matérialise le quasi-effondrement du secteur et le rebond des années 2010 et 2020 confirme que le flipper a bel et bien retrouvé la santé. Pour comprendre ce que fait vraiment la machine sous ta bille, poursuis avec notre voyage sur le fonctionnement d'un flipper.
